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La génèse de Postnuklea rekviemo

En août 2015, après quinze jours de vacances-travail artistique à bord de la pénichette Virgule sur le Canal du Midi en compagnie de Delphine, Ninon et notre chat Kasumi, nous sommes allés à Vaour - Tarn pour que je donne deux performances publiques photovoltaïques et solo.

Entre les deux représentations, j'ai profité du lieu pour travailler sur une nouvelle composition, sans trop savoir où cela me mènerait. Étant dans le sud de la France, la sonorité tonique du paysage est le chant des cigales. Je me suis donc essayé à synthétiser ce son à l'aide d'un de mes synthétiseurs modulaires. J'y suis parvenu. Une erreur de manipulation d'un des filtres à transformer cette stridulation en un autre son familier... celle du compteur Geiger ! L'idée de ma prochaine composition était évidente : un panneau solaire et le son d'un compteur Geiger issu du modular V2... ça sera une oeuvre traitant du nucléaire. Le titre provisoire du moment fût "Rêve d'après le nucléaire"... De retour à Mittlach, j'ai commencé le laborieux travail d'écriture des partitions. Il m'a semblé évident que cette oeuvre devrait être pour orchestre symphonique, orgue, plusieurs synthétiseurs de chez Arturia (modular V2 et V3, ARP 2600, SEM), minimoog et produite principalement avec de l'électricité solaire. Mon idéal artistique passe aussi par la recherche de solution écologique et autonome...


La guitare slide, bien qu'étant l'instrument qui caractérise ma musique, ne m'a pas paru évidente pour ce travail. Il faut dire que je ne trouvais pas vraiment l'inspiration pour construire des soli et accompagnements pertinents au vue des partitions d'orchestre et de synthétiseurs que je venais d'écrire.

Mes premiers essais, ce sont fait à l'église de Mittlach, avec l'orgue de la maison Roethinger, construite en 1929. J'avais l'espoir de pouvoir l'utiliser. Hélas, n'ayant pas été relevée depuis une trentaire d'année, elle s'est vite avérée inutilisable pour ce projet (durant l'été 2017, elle a été entièrement rénovée et sonne de nouveau). J'ai poursuivi mon travail de composition en utilisant un orgue Hammond prêté par un ami. J'ai aussi commencé à arpenter les sentiers de la forêt autour de ma maisonnette pour enregistrer le paysage sonore. L'idée de départ était d'apporter à l'oeuvre une touche concrète, comme un rappel à l'environnement naturel et humain qui, en zone proche de la centrale de Fessenheim, reste sous l'incertitude de son avenir...

Un mois après avoir commencé l'écriture des premières notes, j'ai souhaité organiser un concert dans ma grange-studio et de présenter une étape de travail des 3 premiers mouvements. C'était la première fois que j'organisais un concert chez moi. Les cinquantes places de la grange furent occupées...

Un autre concert - étape de travail a été fait pour les 12 enfants de la petite école primaire de Mittlach.

L'accueil favorable du public m'a encouragé à poursuivre l'écriture des 13 mouvements de ce que j'ai alors appelé "Requiem Postnucléaire".

David Husser, avec qui j'ai collaboré en 2014 pour la réalisation de l'album Karma, était prêt pour renouveler l'aventure avec moi. À l'écoute des premières démos, David m'a fait remarqué, à juste titre, que c'était essentiel que je me concentre plus sur l'écriture de partitions pour guitares slide... J'avais la volonté de collaborer avec un "vrai" orchestre symphonique. L'expérience de Karma, avec l'utilisation de banques de sons d'orchestre, s'était avérée plutôt limitée quant à la chaleur finale de la pièce "Songes d'une naissance concertante". Jouer avec des machines nous avait obligés à passer des heures à éditer les instruments organiques pour respecter la rythmique froide et rigoureuse des machines. Mais... quel orchestre ? Comment financer la production de l'enregistrement ?

J'ai contacté plusieurs orchestres de la région, sans réponse... Puis, j'ai contacté l'orchestre symphonique de Bratislava (pour la petite histoire, Mittlach se trouve exactement sur la même latitude que Bratislava !). Son chef d'orchestre et fondateur, David Hernando Rico, m'a répondu favorablement et avec enthousiaste... Restait à résoudre la question du financement.

J'ai mis en place une première (car il y en a eu d'autres) campagne de financement participatif. Au bout de trois mois de doutes, de joies, d'attentes, j'eus le plaisir d'atteindre l'objectif.

L'enregistrement de l'orchestre symphonique de Bratislava aura bien lieu ! Il ne me restait plus qu'à relire mes partitions, corriger les fautes et aller à la maison de la Radio Slovaque pour l'enregistrement des parties symphoniques. Le studio était loué pour 4 heures, dont 1 heure pour l'installation de micros, échanger avec le chef d'orchestre sur mes intentions artistiques et présenter aux 49 musiciens ce que j'attendais d'eux. L'avantage de cet orchestre est d'être spécialisé dans les sessions d'enregistrement, d'où une très grande efficacité et une interprétation parfaite des partitions du compositeur.

J'ai passé les 3 heures de la session en régie, en compagnie des deux ingénieurs-sons de l'orchestre, à suivre les partitions, guettant une erreur, plus une faute d'écriture de ma part que des musiciens.  À part un Fa# écrit à la place d'un Fa pour les flûtes et violons 1, tout s'est bien passé ce 21 juillet 2016 ! Le seul mouvement qui a causé des difficultés aux cordes de l'orchestre a été le mouvement 9. La structure rythmique que j'ai proposée aux musiciens étant basé sur un rythme d'Inde du Nord en 8/4 normalement joué au tabla... Il a fallu quelques prises pour que les violonistes et altistes comprennent le rythme...

De retour à Mittlach, j'ai commencé à enregistrer mes instruments sur les bandes de Bratislava. Le minimoog a été l'instrument que j'ai le plus joué. Je ne compte pas le nombre d'heures passées à la synthèse sonore pour trouver les sons que je voulais ! Cet instrument est véritablement illimité dans la création de sons.
J'aime vraiment cet instrument. N'étant pas un joueur de clavier, il m'a fallu être opiniâtre pour jouer certains mouvements, notamment ceux où je joue des triolets. En fait, c'est surtout une éducation musculaire qu'il m'a fallu apprendre à mon poignet, à ma main et à mes doigts... Une nouvelle fois, il m'a fallu résoudre la question du financement de la réalisation sonore (mixage, cachets des musiciens additionnels...).

Tout en continuant d'enregistrer chez moi mes instruments, à travailler sur les arrangements, à collecter des archives sonores de personnes parlant du nucléaire et à rechercher les musiciens qui pourraient apporter leur sensibilité à la composition, j'ai mis en place d'octobre à décembre 2016 une nouvelle campagne de financement participative. Cette recherche de fonds a, elle aussi, abouti. L'aventure pouvait continuer.


Le premier musicien qui a été enregistré fut le vibraphoniste Benoît Moerlen. Je connais Benoît depuis une bonne dizaine d'année, même si nous n'avions jamais collaboré. Dans les années 70, il jouait avec le groupe de jazz rock progressif Gong et accompagnait Mike Oldfield en tournée. Je n'avais pas du tout envisagé le vibraphone pour la pièce. C'est lors d'un concert qu'il donnait en duo avec un joueur de balafon que j'ai eu l'idée d'arranger le mouvement 3 et d'y ajouter le vibraphone. Lors de ce concert, il jouait sur un nouveau vibraphone qui, ce qui n'est pas toujours le cas, tenait très longtemps les notes. C'est comme si son instrument sonnait exactement comme l'ARP que j'avais programmé ! Il m'a semblé évident qu'il fallait du vibraphone pour ce mouvement. J'ai présenter le projet à Benoît et lui ai demandé s'il voulait collaborer avec moi. À ma plus grande joie, il accepta immédiatement. Je me suis rapidement mis à réécrire les partitions du mouvement et nous avons enregistré son instrument. Par la suite, j'ai aussi intégré du vibraphone au mouvement 11 qui était prévu pour orgue d'église et minimoog. Une fois encore, Benoît a fait des merveilles pour ce passage.

Concernant l'orgue, la question n'était pas encore résolue. J'ai envisagé d'utiliser celle de Bratislava. Les conditions financières n'ont pas été possibles pour moi. Et heureusement ! C'est en parlant avec le maire de Mittlach, organiste de la paroisse pendant de nombreuses années, que je me suis orienté vers l'orgue de l'église-mémorielle de l'Emm. Elle se trouve à Metzeral, à 3 kilomètres de Mittlach. Elle a été construite en 2005. L'église, avec sa nef habillée de marbre, est suffisament grande pour que l'orgue sonne. J'ai donc contacté l'association des Amis de l'Emm qui m'a mis en relation avec Samuel Wernain, organiste titulaire. Une fois encore, j'ai eu le plaisir d'être accueilli favorablement. J'ai donc arrangé les partitions initialement prévues pour orgue Hammond. Au printemps 2017, David est venu avec une série de micros et nous avons en une après-midi enregistré l'orgue. La seule difficulté a été de chauffer l'église à la bonne température pour que l'orgue soit accordée à la même hauteur que l'orchestre et le vibraphone (442 Hz)...

Entre temps, nous avions enregistré les batteries avec Jérôme Spieldenner. Après avoir envoyé les démos et des indications de jeu à Jérôme, nous avons organisé en mars une session d'enregistrement dans le studio de David. Nous avions l'équivalent de trois batteries dans le studio, une série de cymbales différentes. Selon les mouvements, il a fallu trouver et choisir les meilleurs fûts. En une intense journée (surtout pour Jérôme !), les batteries ont été faites.

J'avais fourni à David des enregistrements de piano faits avec un synthétiseur. Nous n'étions pas convaincus par le résultat. Même si ce n'est que des accords joués à la ronde, le son n'était pas bon. Il a fallu trouver un grand piano et un pianiste pour le jouer, surtout pour la gestion des pédales. Je ne me sentais pas capable de le faire. J'ai donc contacté Iris Bois, directrice de l'école de musique de la vallée de Kaysersberg, pour savoir si nous pouvions utiliser leur piano et si elle connaissait une personne pour jouer. J'ai eu un coup de téléphone d'une femme qui m'appelait de la part d'Iris et qui était intéressée. À ma plus grande surprise, c'était Dominique Moerlen, la soeur de Benoît ! J'ai tout de suite décidé de travailler avec elle.

Au fur et à mesure de l'avancée du projet, j'ai dû écrire des partitions pour mes guitares slide. J'ai principalement utilisé ma weissenborn (mouvement 1 et mouvement 13). Je souhaitais renouveller ma technique de jeu. Plutôt que de prendre l'instrument et d'improviser sur les enregistrements déjà faits, j'ai pris les partitions et écris les voies pour la weissenborn, sans vérifier la faisabilité technique. Il m'a fallu ensuite trouver le meilleur accordage. C'est le Sol mineur qui a été choisi. Ensuite, il m'a fallu faire preuve d'imagination pour jouer les partitions, trouver des astuces... Cette étape de travail a été un vrai plaisir pour moi, comme si je redécouvrais la guitare slide.

Les parties de slide électriques furent plus évidentes. On les retrouve sur la fin du mouvement 1 avec deux gandharvis doublant les altos. La première est jouée avec ma vieille pédale Fender Wah-Fuzz de 1970, la seconde est joué au e-bow (archet électrique) en passant dans une pédale Moog FreqBox. J'ai repris ces réglages pour le mouvement 12. Pour le mouvement 5, j'utilise le gandharvi qui a été préparé pour créer un son entre musique de synthèse et musique concrète. Une nouvelle fois, la FreqBox, additionnée de pédale d'echo, via mon ampli Fender Deluxe a permis d'aboutir à une création sonore plutôt intense.

David m'ayant encouragé d'inclure une partie avec chaturangui, j'ai enregistré une improvisation basée sur raag yaman, un râga fondamental de la musique classique d'Inde du Nord que m'a enseigné Pandit Shri Krishan Sharma lors de mes études chez lui à New Delhi. J'ai joué pendant près de 10 minutes avec pour accompagnement une tampura électronique. Près de 4 minutes de cette improvisation se retrouve dans le requiem, telle que je l'ai jouée au petit matin chez moi.

La basse électrique a été enregistrée en une session en mai 2017 chez David. Foes, un autre musicien avec qui David travaille, apporte énormément à la composition, créant une assise solide à la musique, permettant de mettre en valeur les autres instruments.

Une autre étape cruciale était à faire : trouver et enregistrer une chorale pour le final. J'avais dès le début envisager cette possibilité de clore le requiem avec du chant choral, avec l'orchestre au complet, du minimoog, de la guitare slide, de la guitare électrique, de la basse, de la batterie, du piano... bref ce qu'on appelle en composition un tutti. La question de faire chanter, soit uniquement des voyelles, soit du texte en espéranto, soit un mélange des deux, s'est posée. J'avais écrit un texte, sous la forme d'un quatrain. Ce texte, qui pouvait fonctionner avec l'idée de départ ne me convenait plus.

Je souhaitais vraiment apporter au final une touche ouverte sur l'avenir, ne pas être dans un sentiment d'apocalypse, d'impossibilité. Un mot m'est venu : Ŝanĝiĝu ! En esperanto, langue qui est un jeu de construction, le suffixe -iĝ- permet d'exprimer quelque chose en devenir. Si on le rajoute à ŝanĝi (changer), cela donne en quelque sorte "devenir le changement". Et il me fallait un mot en trois syllabes pour coller à la musique. Mis à l'impératif, j'avais donc un mot à proposer à la chorale "Devenons le changement !". Ce simple mot illustrait parfaitement ce que je souhaitais évoquer. Qu'une chorale d'enfants incarne le propos me semblait pertinent et plaçait aussi l'espoir dans la jeune génération, généréation qui aura la charge des déchets de l'industrie nucléaire.

Il fallait cependant que cette chorale soit suffisament confirmée pour accompagner les musiques déjà enregistrées. En cherchant un peu, je suis rentré en contact avec le chef de choeur de la maîtrise de l'opéra de Strasbourg, Luciano Bibiloni. Une nouvelle fois, il a fallu chercher des moyens financiers pour mener à bien cette étape. Approchant de la fin de l'année scolaire, je n'avais qu'un mois pour trouver l'argent, organiser des répétitions et l'enregistrement. Grâce à de généreux donateurs qui suivent le projet depuis le départ, nous nous sommes retrouvés fin juin à l'opéra pour enregistrer le choeur. 

Après un an et demi de travail exclusivement dédié à ce projet, j'approchais de l'étape finale : enregistrer les quelques parties de guitares électriques qui manquaient. À part une guitare électrique que je joue sur le final du mouvement 1, un peu à la Pete Townshend, et les parties où j'utilise le e-bow, je ne me sentais pas de faire le reste. Je ne suis pas assez bon guitariste pour jouer le reste. David m'a une nouvelle fois proposé de travailler avec un de ses collaborateurs de studio, Gino Monachello. En septembre 2017, pendant deux après-midi, nous avons enregistré Gino. C'était vraiment une collaboration à trois, j'indiquais les accords à jouer, David travaillait le son et les effets et Gino composait avec tout ça, improvisant et créant des motifs précis, mélodieux, inventifs et pertinents.

Tout au long de ce processus d'enregistrement, nous avons dû envisager comment mixer le tout. La quantité d'heures pour ce travail est tout simplement gigantesque. Il y a près de 100 musiciens, avec souvent plusieurs micros... C'est comme s'il fallait harmoniser près de 200 pistes. Et surtout, comment faire sonner de manière cohérente un voyage musical de près de 45 minutes. Un grand merci à David pour tout ce temps passé et les choix esthétiques qu'il a faits.

Un autre point que j'ai dû résoudre a été la question de la diffusion publique de l'oeuvre. Je ne peux pas encore envisager de jouer l'oeuvre avec tout l'orchestre (même si je sais que cela se fera un jour). J'envisageais donc de la diffuser sous forme de performances solo, photovoltaïques et quadriphoniques, jouant les parties de minimoog et slide sur les bandes enregistrées. Cette solution, bien que l'ayant déjà expérimentée, ne me satisfaisait pas. Il est très difficile de jouer pendant 45 minutes sur une bande. Cela nécessite de jouer avec un métronome dans les oreilles, la fausse note n'est pas possible et ne présente pas beaucoup d'intérêt pour l'auditeur. En échangeant sur ce sujet avec Delphine, il nous a semblé pertinent de réfléchir à une installation sonore. Nous pourrions ainsi envisagé d'aller plus loin dans l'esthétique artistique de Postnuklea rekviemo, notamment sous la forme d'un dispositif participatif, mettant à contribution le public. Nous avons imaginé de prendre en photo le regard de chaque auditeur - et seulement ses yeux, le visage sera caché - en photo (type polaroïd), et d'accrocher ses regards sur la structure de diffusion. C'est une métaphore sur le regard que chacun pose sur la question de l'énergie, de sa responsabilité à vouloir ou non voir, envisager, dévisager... Avec ce concept, il fallait réfléchir à une structure permettant une diffusion quadriphonique tout en créant un cocon propice à l'introspection nécessaire pour écouter l'oeuvre. J'ai imaginé un chapiteau dodécagonal en bois et en toile pouvant être nomade, esthétique et montable par une personne. Après avoir dressé les plans, j'ai été aidé par Jimy, un ami menuisier pour profiler la charpente. La structure s'est dressée petit à petit dans ma grange.

Pour le tissu, je ne pouvais pas coudre les grandes parties avec ma machine à coudre. Soit j'investissais dans une machine industrielle, soit je trouvais une autre solution... La solution fut une nouvelle fois la proximité d'un maître tapissier à 6 kilomètres de Mittlach avec qui j'ai pu coudre la toile... Et pour le confort des auditeurs, j'ai conçu et fabriqué des chaises-transats.

Le chapiteau a été terminé en septembre 2017. Le mixage a été bouclé fin octobre 2017, soit 26 mois après avoir créer une imitation de stridulations de cigales sur un synthétiseur !

Merci à tous ceux qui ont soutenu de près ou de loin la création d'une oeuvre ambitieuse et qui, je l'espère, vous touchera.

Mittlach, octobre 2017

Jim Petit